Au sein du laboratoire de recherches Oracle, le Crée se propose d’étudier les interactions entre l’écriture et l’espace, compris dans le sens large d’environnement concret ou abstrait, empirique ou culturel. L’écriture dont il est ici question fait l’objet d’une saisie interdisciplinaire et renvoie par conséquent aussi bien aux littératures française et étrangères, médiévales ou modernes qu’aux différents arts inscrits dans une démarche sémiologique : cinéma, photographie, peinture, représentation théâtrale, bande dessinée, musique, infographie et art virtuel, etc. Ces pratiques seront abordées tant pour elles-mêmes que dans une double optique interesthétique (intermedial) et interséculaire, valorisant échanges et influences, et autorisant la prise en compte des arts indo-océaniens.
Les études s’orienteront selon deux axes complémentaires correspondant aux cinétismes créatifs qui mènent respectivement de l’espace à l’écriture et de l’écriture à l’espace. Le premier sera centré sur les questions de poétique, le second sur celles de la représentation. Chacun d’eux privilégiera des problématiques et des méthodologies dont le partage et le dialogue animeront la vie du collectif et contribueront à assister les étudiants-chercheurs dans leurs travaux.
1. de l’espace à l’écriture
1.1. Poétique du sujet
La poétique du sujet se situe dans le champ des études sur l’imaginaire. Élaborée au croisement de l’anthropologie et de la psychanalyse lacanienne, elle définit celui-ci comme l’ensemble des procédés par lesquels le sujet soumet l’espace à son narcissisme et à l’élaboration d’une image satisfaisante du moi. Elle se propose pour objectif pratique de retrouver les motivations de l’acte d’écriture en en repérant les traces dans l’ensemble des productions textuelles d’un auteur. Elle s’intéresse à dégager les constantes idiolectales de l’écriture, les motifs récurrents qui la structurent, ses destinataires intimes et l’autoportrait symbolique qu’elle constitue dans le but de réparer des traumatismes qui peuvent être apparus à tout âge. En définitive, elle cherche dans l’imaginaire du sujet la réponse à deux grandes questions : pourquoi et comment l’œuvre est-elle écrite ?
1.2. Poétique de l’objet
La poétique de l’objet conçoit l’espace comme un ensemble de réalités susceptibles de dynamiser l’écriture par leur puissance symbolique et les enjeux esthétiques qui leur sont culturellement liés. D’inspiration bachelardienne, elle s’attache à définir la dynamique dans laquelle s’inscrivent les images et les constantes caractéristiques de leur emploi, mais elle s’intéresse aussi aux variables individuelles qui surdéterminent leur traitement. Enfin, dans une optique transsubjective, elle permet une approche originale des mouvements littéraires, définis comme lieux de partage d’images historiquement valorisées.
1.3. Poétique des genres
La poétique des genres interroge, d’une part, les contraintes formelles qui déterminent l’écriture, de l’autre la manière dont les évolutions esthétiques, mentales, sociales ou épistémologiques influent sur les cadres génériques, soit en les infléchissant, soit en les renouvelant. La question sera abordée du Moyen-Âge à nos jours, en diachronie et en synchronie, ainsi que dans une optique transhistorique explorant les implications des emprunts ou des démarcations qui relient certaines « modernités » à des époques antérieures. Les genres, qu’ils soient structurels (roman, théâtre, poésie, parodie, etc.) ou thématiques (fantastique, science-fiction, policier, autobiographique, etc.) seront étudiés moins d’un point de vue typologique, que dans une perspective processive qui cherchera à les cerner à partir des pratiques artistiques et dans leur histoire.
2. de l’écriture à l’espace
2.1. Cosmographie
Comment l’écriture, prenant en charge ce qui censément est donné par le réel, le recrée voire le crée ? Selon la perspective tracée par cette phrase de Merleau-Ponty : « L’être est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience », l’écriture devient l’un des modes privilégiés de notre expérience de l’espace et du monde. Elle est donc cosmographique en ce sens qu’envisageant le cosmos naturel ou mondain qui l’entoure et la presse de toute part en se donnant déjà pour un ordre (mais encore opaque), elle le retravaille et prolonge en lui conférant une identité repérable et pensable. L’investigation des pouvoirs cosmographiques de l’écriture pourra être mise en relation avec le travail de l’imaginaire subjectif.
2.2. Sensibilité
Dans sa dimension cosmographique, l’écriture plonge constamment dans le soubassement préréfléchi de notre rapport sensible au monde et relève donc aussi d’une approche phénoménologique. Elle met au jour par ses procédures des angles d’attaque différents et inédits, elle dégage des dimensions insoupçonnées où se fait le travail de notre perception la plus ordinaire comme de notre imagination à l’œuvre dès le stade premier de notre aperception du monde. À ce niveau, l’imagination est constitutive et créatrice (pas du tout reproductive ou imitative), car elle façonne un continuum entre ce qui arrive, nous arrive et ce que nous devenons nous-mêmes en portant plus loin et parfois ailleurs ce qui s’impose et exige notre collaboration active.
2.3. Échanges
L’écriture est aussi un lieu d’échanges qui bousculent les repères spatiaux. Elle l’est d’abord en tant qu’outil de communication, impliqué dans un dialogue entre auteur et lecteur, dont les nombreux paradoxes méritent d’être revisités par la critique à une époque où la diffusion médiatique et la correspondance informatique tendent à en modifier les arcanes. Elle l’est aussi dans le rapport aux hypotextes et aux cultures étrangères. L’écriture procède en effet d’une intertextualité dont il convient sans doute d’élargir la portée, autant que d’une transculturalité certes conditionnée par l’histoire, mais aussi déterminante pour l’appréhension de géotopes voire d’ethnotopes qui profilent, indépendamment des réalités géopolitiques, le contour de territoires ou de communautés imaginaires, fondés sur les liens artistiques.
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