Observatoire Réunionnais des Arts, des Civilisations et des Littératures dans leur Environnement

Marguerite Yourcenar, les animaux et l'écologie

 

L'amour de Marguerite Yourcenar pour les animaux familiers et sa compassion pour les bêtes de consommation sont bien connus. Dans le troisième chapitre de son livre sur Yourcenar ou le féminin insoutenable, intitulé « la figure animale », Pascale Doré a finement dévoilé comment chez l'un des auteurs féminins les moins suspects de sentimentalité, « le déplacement sur la figure animale a révélé la double fonction du déni maternel, à la fois rempart contre la douleur et la culpabilité liée à la perte maternelle et masque du désir de fusion-confusion avec la mère » (Doré 1999 : 59-86). Non seulement l'animal, qu’il soit domestique ou sauvage, n'est donc plus majoritairement instrument de sentimentalité dans l'écriture de la romancière, mais il est devenu un des outils de son démantèlement permettant l'ouverture sur ou l'expression d'une réalité inconnue ou refoulée. Dans un autre article (Desblaches 1996), j'ai également montré combien cette présence animale reflétait les conceptions yourcenariennes de l'altérité et en particulier d'une altérité en révolte contre la cruauté et la souffrance. L’aspect sublimatoire du domaine affectif a certainement joué un rôle important en ce qui concerne la présence du monde non humain chez Yourcenar. Mais cette fonction compensatoire, qui a pu amorcer l’intérêt de la romancière pour les questions environnementales n'explique exclusivement ni son amour pour les créatures non humaines ni les fondements de son éthique écologique. Comme l'a si justement remarqué Béatrix Beck dans l’un de ses romans : « On dit de la passion pour un animal : « C'est compensatoire. » Mais tout est compensatoire ; on a des enfants comme remèdes contre la condition mortelle, des amis faute d’absolu. » (Beck 1984 : 129)

Si l'animal chez Yourcenar est fréquemment lié à la mort, à la douleur, et à la vision nostalgique d'un manque affectif personnel, il est également associé à une plus large vision écologique et c'est sur cet aspect que portera cet article. Plus de vingt ans après la disparition de Yourcenar, il est temps de réévaluer où se situe son œuvre en regard de la littérature environnementale, en particulier en ce qui concerne l'influence la pensée environnementale anglo-saxonne et quel rôle l'animal joue dans l'expression d'une pensée écologique centrale chez l'auteur des Mémoires d'Hadrien tout au long de sa vie et de son œuvre.

Marguerite Yourcenar s'est indubitablement exilée vers l'Amérique en 1938 pour des raisons à la fois personnelles et politiques. Néanmoins, elle n'est pas restée en exil pendant près de quarante ans, elle a choisi de résider aux Etats-Unis. Même si elle a exprimé sa nostalgie de l'Europe lors des périodes où elle n'a pu voyager pour des raisons économiques au début de sa carrière d'écrivain ou personnelles à la fin de sa vie, sa compagne Grace Frick étant gravement malade, son attirance pour les Etats-Unis a été profonde. Elle est largement due à son amour des larges espaces, peu intimes et non domestiqués, capables eux aussi, de favoriser cette prise de distance vis-à-vis de l'affect dont l'écrivain avait besoin, sans que l'émotion de l'appartenance au monde non humain soit effacée. On comprend que ces immenses territoires, espaces de production qui permettent de nous nourrir mais espaces également où la marque humaine peut être presque invisible sur des kilomètres et qui s'étalent « D'un océan à un autre » (Yourcenar 1991c : 605), ait séduit celle qui « existe à la façon d'un fruit, d'une coupe de vin, d'un bel arbre » (Yourcenar 1991a : 288). On comprend aussi qu'elle ait succombé au charme plus intimiste et plus monastique d'une île aux contours sauvages. Dans les deux cas, elle est marquée par cet environnement naturel très peu urbanisé qui lui a permis de rompre avec l'emprise du passé, car, écrit-elle elle-même, « si j'étais restée en Europe . . . je me serai attachée de plus en plus aux aspects formels de la littérature . . . et je serais demeurée plus liée au passé, parce que les sites, eux aussi, étaient tous liés à la légende antique » (Yourcenar 1980 : 130). Elle poursuit :

Ici [sur l'île des Monts-Déserts dans le Maine], j'ai trouvé le silence naturel, et parfois les cris d'oiseaux nocturnes, le bruit de sirène d'un caboteur qui aborde dans le brouillard. J'ai dit, dans la préface à La Petite sirène [1943], que cette courte pièce marque le moment où la géologie, pour moi, a pris le pas sur l'histoire. Et cela rejoint quelque chose de très profond. C'est ici que j'ai commencé à m'intéresser de plus en plus au milieu naturel, aux arbres, aux animaux. (Ibid.)

Curieusement, Yourcenar ne semble pas avoir été influencée par la pensée écologique américaine, en pleine effervescence dès la suite de la seconde guerre mondiale. La notion d'écologie comme étude des milieux dans lesquels évoluent les êtres vivants et des rapports de ces êtres entre eux ainsi qu'avec leur environnement, définie par le naturaliste allemand Ernst Haeckel en 1866, était établie depuis le début du XXème siècle, mais est restée confinée aux milieux scientifiques pendant plusieurs décennies. Dans la préface qu'il écrivit pour l'édition définitive des Racines du ciel, considéré comme le premier roman écologique de langue française, Romain Gary partage l'anecdote suivante : « En 1956, je me trouvais à la table d'un grand journaliste, Pierre Lazareff. Quelqu'un avait prononcé le mot 'écologie'. Sur vingt personnalités présentes, quatre seulement en connaissaient le sens… » (Gary 2003 : 11).

A l'époque où Marguerite Yourcenar, à travers les Mémoires d'Hadrien, prônait de « collaborer avec la terre » (Yourcenar 1982 : 384), l'écologie était essentiellement une manifestation socioculturelle anglo-saxonne. L'un des pionniers de l'écologie française, Jacques-Yves Cousteau, a évoqué la présence américaine dans sa carrière non comme « la motivation mais comme la bouée de sauvetage » (Cousteau 2000 : 815), impliquant que sans les fonds américains, en dépit de la bonne volonté de certaines personnalités scientifiques, la réalisation de projets environnementaux ne pouvait avoir lieu. L'influence anglo-saxonne n'a toutefois pas été uniquement décisive sur le plan économique. Elle l'a également été sur le plan idéologique. Au départ, l'éveil écologique est fondé sur une prise de conscience de l'épuisement de ressources naturelles dont l'exploitation contribue au bien-être humain. Jean Dorst, l'un des premiers Français à écrire sur les problèmes de la destruction de ces ressources, cite Theodore Roosevelt lors d'un discours en 1908 :

[L]e temps est venu d'envisager sérieusement ce qui arrivera quand nos forêts ne seront plus, quand le charbon, le pétrole seront épuisés, quand le sol aura encore été appauvri et lessivé vers les fleuves, polluant leurs eaux, dénudant les champs et faisant obstacle à la navigation (Dorst 1970 : 9).

Rapidement, la notion d'écologie se double d'une éthique de l'environnement et des divergences se manifestent. Les préoccupations écologiques se glissent dans le courant de la pensée empirique anglo-saxonne, toujours plus utilitariste et déterminée par les manifestations concrètes de la réalité sociale que la philosophie française, aux tendances abstraites. Deux écrivains apparaissent, dont l'impact sur les intellectuels scientifiques et philosophiques, mais également le succès auprès du grand public anglo-saxon, propulsent les discours environnementaux en première ligne des nouvelles idéologies, en dépit du fait qu'aucun de ces deux livres, tous deux très documentés, ne soit un ouvrage théorique. L'un se situe dans la tradition semi-poétique américaine de « nature writing » telle que l'a établie Henry David Thoreau, et l'autre a été écrit par une biologiste. Il s'agit d'Aldo Leopold dont A Sand County Almanach (Almanach d'un comté des sables) parut en 1949, un an après sa mort, et de Rachel Carson dont Silent Spring (Printemps silencieux), publié en 1962, révélait les conséquences dévastatrices des insecticides libéralement aspergés sur les terres agricoles américaines. Ces deux ouvrages ont eu un impact limité en France, et pratiquement aucune influence sur les cercles littéraires de langue française, très préoccupés à l'époque par les expérimentations formelles sur l'écriture. Marguerite Yourcenar cite Thoreau dans ses notes de lectures (Yourcenar 1999a : 155-158) et mentionne Rachel Carson dans Les Yeux Ouverts (Yourcenar 1980 : 240), mais son inspiration environnementale paraît avoir été essentiellement issue de son rapport personnel au monde naturel, bien plus que de ses lectures. Même si elle semble avoir été peu influencée par l'émergence intellectuelle des discours écologiques, sa volonté très concrète de « ne pas peser sur la terre [car] tout est là » (Pompon-Bailhache 2002 : 219), est toujours tangible. De plus, pour celle qui est une romancière à tendance moraliste, l’attirance d’une éthique environnementale, profondément ancrée dans le discours écologique américain, est très forte. Pierrette Pompon-Bailhache dans l'introduction de son entretien avec celle qui se nommait « la servante des oiseaux » (217) présentait les habitants du Maine comme des individus dont chacun « est conscient de ses devoirs envers la nature » (201). Malgré une idéalisation incontestable des engagements de ces habitants, la vie dans ce monde peu urbanisé où la solidarité entre êtres humains et la connaissance des éléments naturels sont nécessaires pour apprivoiser les hivers rudes a sans aucun doute eu une influence tangible sur Yourcenar. Le fait d’habiter une île rendrait-il également ses habitants plus conscients de la fragilité de leurs écosystèmes ? Pour paraphraser le titre d’un article de la philosophe britannique Mary Midgley, seraient-ils plus conscients de leurs « devoirs concernant les îles ? »

La critique yourcenarienne quant à elle, n'a pas ignoré l'importance du monde naturel chez Yourcenar et de son éthique environnementale, mais à la façon d'une appartenance personnelle, voire spirituelle, comme un être blessé adopte le non humain essentiellement parce qu'il est rejeté par l'humain. La passion de l'écrivain pour le monde naturel a souvent été perçue comme un accessoire poétique, un intérêt marginal chez celle dont la célébrité est due avant tout à l'interprétation romanesque de l'histoire et des mythes. Ainsi, Maurice Delcroix commente au sujet de l'entretien de Pierrette Pompon-Bailhache cité plus haut que l'on n'y « parle que petites choses » (201 n1), petites choses dont Yourcenar, surtout à la fin de sa vie, a clamé très haut l'importance. Elle a elle-même souligné l'aspect spirituel de ses prises de position. Il n’est que de feuilleter La Voix des choses, recueil composé d’extraits de prédilection pour constater que de Saint Bernard à Maître Eckart, de Bouddha à Blake, son inspiration environnementale est aussi mystique. Mais elle ne l’est pas exclusivement. Dès l'enfance, elle a ressenti qu'il lui fallait « choisir entre la religion . . . et l'univers. . . . L'un me semblait beaucoup plus vaste que l'autre : l'Eglise cachait la forêt » (Yourcenar 1980 : 41). En ce qui concerne le politique, elle affirme s'en être vite éloignée parce que « l'essentiel était ailleurs [et que] la comédie politique occulte le plus souvent le fond des choses » (Montalbetti 2002 : 193). Pourtant, en dépit de cette méfiance du politique et du religieux, son engagement vis-à-vis des animaux et de l'écologie a été absolument réel. Même si, comme nous l'a rappelé Anne-Yvonne Julien, elle aimait à « signer comme un arbre » (Julien 2002 : 273), son engagement vis-à-vis du monde non humain n'a rien d'une métaphore. Il est entièrement ancré dans un sens de responsabilités qui ne la quitte pas et qu’elle exprimera à la fin de sa vie à travers le quatrième vœu bouddhique : « Si innombrables que soient les créatures errantes dans l’étendue des trois mondes, / Je travaillerai à les sauver » (Yourcenar 1980 : 314 ; Yourcenar 1987 : 11).

 Le second bulletin du Centre International de Documentation Marguerite Yourcenar, consacré à « Marguerite Yourcenar et l'écologie, » propose une liste de la centaine d'associations caritatives auxquelles souscrivait l'écrivain. La plupart étaient des associations américaines de protection de la nature ou des animaux (CIDMY 1990 : 92-95). Un engagement spectaculaire pour une intellectuelle qui se juge elle-même non seulement indifférente aux débats politiques de son temps mais également à l'engagement politique de ses contemporains lors des années trente et quarante (Gide, Malraux, Bernanos…) (Yourcenar 1980 : 114). Cette attitude est aussi surprenante pour un écrivain qui valorise la distanciation à travers le prisme de l’histoire et des mythes. Si Marguerite Yourcenar se dissocie de prises de position politique, ce n'est donc pas tant parce qu'elle n'est pas engagée que parce qu’elle ne juge pas le monde politique digne d'attention soutenue.

En dépit de ces paradoxes à travers lesquels politique et environnementalisme sont dissociés, on ne sera pas étonné que la présence du non humain non seulement sillonne toute l'œuvre de Yourcenar, mais lui donne son sens profond, en particulier dans ses œuvres de maturité, qu'elles soient ou non de fiction. On a reproché à l'écrivain son « indifférence » politique, si clairement articulée dans ses entretiens, et en dépit de l'engagement dont elle a fait preuve dans sa vie, ses romans peuvent promouvoir une vision idéalisée de la nature en parallèle à une conception désengagée de la réalité sociale représentant des protagonistes qui ne peuvent avoir accès au pouvoir et sont socialement exclus lorsqu'ils développent une profonde affinité avec la nature. Certes, dans cette seconde moitié du XXe siècle qui est celle de sa maturité créatrice, encore dominée par une logique rationaliste rigidement dualiste (et quoi qu’en dise Yourcenar, machiste), la représentation d'un monde naturel holistiquement relié aux sociétés humaines n'est pas aussi conservatrice qu'on pourrait le penser. Pour en donner un exemple, rappelons qu'en 1969, le principe de protection de l'environnement était encore défini par les Nations Unies et l'Union Internationale pour la Protection de la Nature comme « l'utilisation rationnelle de l'environnement permettant d'accéder à la meilleure qualité de vie possible pour l'humanité » (Thomas 1984 : 302).[1]

Or, sous le vernis universaliste de ses romans à facture classique, sous la discipline formelle de la tradition passéiste de son écriture, sous les jugements souvent péremptoires et intransigeants de ses assertions ou de ceux de ses personnages, se glisse, en dépit du poids des souvenirs historiques ou mythiques de la vieille Europe et du conformisme du nouveau continent un profond désir de faire prendre conscience à l'être humain d’autres dimensions sans laquelle son humanité reste limitée. Ouvrir « la méditation sur l’homme à la méditation sur la terre » (Yourcenar 1971 :146) est la priorité centrale de son œuvre de maturité. Si elle n’établit pas de hiérarchie entre les formes de vie animales et végétales, ce sont néanmoins les animaux qu’elle met en scène de façon la plus visible, les introduisant comme agents de différence qui nous permettent de penser, d’imaginer autrement. La thématique environnementale de Yourcenar n’est pas uniquement la thématique catastrophiste de l’empreinte destructrice de l’humanité sur la Terre. Elle est également message d’espoir, car les créatures non humaines nous aident à élargir notre conception de l’humanité. Ainsi parle-t-elle des oiseaux :

[Les oiseaux] sont mes amis. . . . J’ai toujours pensé qu’il y avait un rapport entre les oiseaux et les anges. . . . Un ange, cela veut dire un messager, quelqu’un qui apporte des nouvelles, quelqu’un qui apporte quelque chose de nouveau. (Pompon-Bailhache 2002 : 217)

- Quoi, par exemple ?

- Le fait qu’ils appartiennent à une autre espèce. Qu’ils ont des pattes au lieu d’avoir deux jambes et deux bras. Qu’ils se nourrissent autrement, que leur métabolisme est plus rapide que le nôtre, leur température plus élevée. Ils sont un signe de la diversité de la vie que nous oublions toujours.

La capacité et la volonté de comprendre l'interdépendance des choses, des êtres et des idées sont plus précoces chez les écrivains que dans les organisations internationales. Toutefois, cette représentation d'êtres systématiquement marginalisés que l'on trouve par exemple chez Giono (Colline, Regain, Que ma joie demeure) et chez nombres d'auteurs marqués par le sentiment de perte lié à notre condition postmoderne (perte d'innocence, perte d'un style de vie lié à une existence rurale révolue) n'est-elle pas également dangereuse ? N'est-il pas justifiable de reprocher à Yourcenar, dans une certaine mesure, d'être complaisante ? Tant d'hommes politiques de droite ou d’extrême droite, d'Hitler aux partisans d'un éco-fascisme contemporain ont été d’ardents défenseurs de la nature (voir Ferry 1992 : 147-67). De nombreux écrivains naturalistes accusés de passéisme, de Genevoix à Marie Rouanet n’ont-ils pas été associés à des appartenances ultra-conservatrices ? Le respect universel du monde naturel, le sentiment de devoir moral vis-à-vis de l'environnement et des créatures non humaines n'ont-ils pas parfois été promus aux dépens du respect de l’être humain ? Une telle tendance ne se montre-t-elle pas chez Yourcenar ? Citons par exemple les dernières lignes d'Un Homme obscur :

Soudain, il [Nathanaël] entendit un bêlement : ce n'était pas surprenant ; quelques moutons redevenus sauvages habitaient au cœur de l'île; ceux-là avaient trouvé comme lui un abri sûr.

L'heure du ciel rose était passée ; couché sur le dos, il regardait les gros nuages se faire et se défaire là-haut. . . . Il étouffait un peu, à peine plus qu'il ne faisait d'habitude. Il reposa la tête sur un bourrelet herbu et se cala comme pour dormir (Yourcenar 1982 : 1042)

Le message d'un tel roman est ambigu. Oui, il exprime une osmose de l'être humain et de son environnement, mais oui également, il perpétue un discours conservateur à travers l'idée d'un idéalisme écologique qui ne remet pas en cause les systèmes de domination. Il s'inspire d'une vision de la nature idéalisée ou humorisante, associée à un éden perdu et tend à être construit sur des valeurs passéistes. Plus troublantes encore sont les représentations qui relient les personnages féminins et la nature. Dans le même Un Homme obscur, Foy, discrète compagne de Nathanël pendant deux ans, jeune Indienne sauvage et innocente qui meurt précocement, est comparée à une victime animale. Anonyme, sans pouvoir sur son destin, elle est à la merci de la cruauté des hommes qui l’entourent : « au cours de son travail, il aperçut une taupe dérangée dans son gîte souterrain et la coupa sauvagement en deux d’un coup de pelle. Sans que Nathanaël sût pourquoi, la mémoire de Foy et celle de cette bestiole assassinée restèrent à jamais liées l'une à l'autre » (Yourcenar 1982 : 959). N'est-il pas important de proposer des modèles d'êtres humains vivant en collaboration avec le monde naturel qui ne soit pas nécessairement marginalisés et rejetés par la société humaine comme dans le cas ci-dessus ? On pourrait arguer que Nathanël lui-même est en quête d'un dépouillement qui exclut toute reconnaissance sociale, que son identité n’est pas définie par sa réussite sociale. Toutefois, il meurt dans une solitude qu’il n'a sûrement pas entièrement désirée, accompagné de moutons retournés à l’état sauvage qui errent sur la lande, abandonné par ses semblables.

Les paradoxes de Marguerite Yourcenar, en particulier ceux liés à une misogynie indéniable dans la façon dont elle représente les personnages féminins, sont réels. De même, les assertions péremptoires qu’elle lance parfois avec autorité en guise de solutions, ses jugements très sévères sur ses semblables, sa soif inextinguible, « de tenter de bien faire » (Yourcenar 1980 : 295) peuvent être moralisateurs et didactiques.

Pourtant, même si on accepte ces critiques et en dépit de ses tendances passéistes, Yourcenar a été non seulement pionnière dans sa création d'une littérature environnementale, mais dans sa vision d’un univers qui se doit d’abolir les hiérarchies d’espèces pour fonctionner harmonieusement. Les êtres humains, les animaux, les arbres et autres organismes n’ont de valeur qu’à travers leur interdépendance. Il est donc absurde de les organiser selon une pyramide hiérarchique. Ces idées essentielles à l’écriture de Yourcenar sont à présent articulées par de nombreux philosophes, comme Mary Midgley :

La façon dont nous sommes habitués à nous penser nous-mêmes comme unités isolées, cérébrales situées au-dessus du monde naturel bloque notre compréhension de combien profondément et directement nous sommes concernés par la destruction du monde. [Celle de] Gaïa, du monde comme entité qui s'auto-préserve, dans lequel, nous, comme toutes les autres créatures, avons notre rôle à jouer (Midgley 2001 : 16).

Toutefois, à l’ère des balbutiements écologiques de la seconde moitié du XXème siècle, la remise en cause de ces visions hiérarchiques, dont nous ne sommes toujours pas libres, n’a pas été sans mal. Marguerite Yourcenar a indubitablement contribué à leur ébranlement, en tant qu’activiste bien sûr, mais aussi à travers les visions imaginatives de son écriture qui dénonce, invente, et nous interpelle pour que nous « Soyons subversifs [et que nous nous révoltions] contre l’ignorance, l’indifférence, la cruauté, qui d’ailleurs ne s’exer­cent si souvent contre l’homme parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes » (Yourcenar 1991b : 376). Car les bêtes, si elles sont pour Youcenar l’objet d’un attachement émotif intense—« Je ne me console pas de la mort de mes chiens » (Yourcenar 1980 : 231)—sont aussi représentés comme les intermédiaires privilégiés entre les différentes formes de vie qui nous entourent. Les animaux peuvent nous enseigner d’autres langages que le nôtre, ils nous montrent d’autres façons d’appréhender l’univers, et sont tout autant dépendants que nous de leur écosystème. Ils soulignent sans nous juger que la façon dont nous les traitons révèle le niveau de notre développement personnel et collectif car « tout acte de cruauté subi par des milliers de créatures vivantes est un crime contre l’humanité qu’il endurcit et brutalise un peu plus » (Yourcenar 1991b : 397). Sur le plan écologique, les créatures non humaines ne sont ni plus, ni moins importantes que nous-mêmes, que les arbres ou autres organismes vivants, sans lesquels notre planète ne serait pas ce qu’elle est. Grâce aux rapports privilégiés que nous pouvons entretenir avec eux, ils nous rappellent que « plus important que [notre vie personnelle] encore [est] ce contact avec la nature, avec l’univers. Ce fait d’être. Tout simplement un être parmi les autres » (Yourcenar 1999b : 136).

 

Lucille Desblaches[2]


Références

 

Beck, Béatrix, L’Enfant chat. Paris : Grasset, 1984.

CIDMY (Centre International de Documentation Marguerite Yourcenar), « Marguerite Yourcenar et l'écologie. » Bulletin 2 (Octobre 1990).

Cousteau, Jacques-Yves. « Entretien avec Pierre Assouline » (Juin 1989). Les Grands entretiens de Lire, Paris : Omnibus, 2000 : 809-20.

Desblaches, Lucile. « Marguerite Yourcenar et le monde animal. Ethique et esthétique de l'altérité. » Société Internationale d'Etudes Yourcenariennes 18 (1997) : 143-56.

Doré, Pascale. Yourcenar ou le féminin insoutenable. Genève : Droz, 1999

Dorst, Jean. La Nature dénaturée. Pour une écologie politique, (1965), Points essais, 1970.

Gary, Romain. « Préface à la nouvelle édition », Les Racines du ciel, (1956, 1980). Paris : Gallimard, Folio, 2003.

Julien, Anne-Yvonne. Marguerite Yourcenar ou la signature de l'arbre. Paris : Presses Universitaires de France, 2002.

Midgley, Mary. « Duties Concerning Islands » (1983). David Schmidtz and Elizabeth Willott (éds). Environmental Ethics. What Really Matters. What Really Works. Oxford: Oxford University Press : 71-81.

Midgley, Mary. Science and Poetry. Londres : Routledge, 2001.

Montalbetti, Jean. « Marguerite Yourcenar dans son île de Mont-Désert : 'Je me suis éloignée de la politique : l'essentiel est ailleurs » (1977). Portrait d'une voix. Vingt-trois entretiens (1952-1987) (éd. Maurice Delcroix). Paris : Gallimard, 2002 : 187-99.

Pompon-Bailhache, Pierrette. « L'Art de vivre de Marguerite Yourcenar. Une leçon de sagesse sous un toit de bois » (1979). Portrait d'une voix. Vingt-trois entretiens (1952-1987) (éd. Maurice Delcroix). Paris : Gallimard, 2002 : 201-19.

Thomas, Keith. Man and the Natural World, Changing Attitudes in England 1500-1800 (1983), Londres: Penguin Books, 1984.

Yourcenar, Marguerite. Les Yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu Galey. Paris : Le Centurion, 1980.

------------------------------. Mémoires d'Hadrien (1951). Œuvres romanesques. Paris: Gallimard, La Pléiade, 1982 : 285-515.

------------------------------. Un Homme obscur (1985). Œuvres romanesques, Paris : Gallimard, La Pléiade 1982 : 942-1042.

------------------------------. La Voix des choses. Paris : Gallimard 1987.

------------------------------. « Sixtine. » (1931) « Le Temps, ce grand sculpteur. » Essais et mémoires. Paris : Gallimard, La Pléiade, 1991a : 281-88.

------------------------------. « Une civilisation à cloisons étanches » (1972) « Le Temps, ce grand sculpteur. » Essais et mémoires. Paris : Gallimard, La Pléiade, 1991b : 396-97.

------------------------------. « Qui sait si l’âme des bêtes va en bas ? » (1981) « Le Temps, ce grand sculpteur. » Essais et mémoires. Paris : Gallimard, La Pléiade, 1991b : 370-76.

------------------------------. « D'un océan à un autre. » « Le Tour de la prison. » Essais et mémoires. Paris : Gallimard La Pléiade, 1991c : 605-08.

------------------------------. Sources II. Paris : Gallimard nrf, 1999a.

------------------------------. Marguerite Yourcenar. Radioscopie de Jacques Chancel (15 juin 1979). Paris : Editions du Rocher, 1999b.

------------------------------. Portrait d'une voix. Vingt-trois entretiens (1952-1987) (éd. Maurice Delcroix). Paris : Gallimard, 2002.




[1] Les traductions présentes dans cet article sont les miennes.
[2] Roehampton University, Londres, UK.

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